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Auditions et trainees : comment fabrique-t-on un idol ?

Avant de devenir idol, il faut généralement passer par une étape caractéristique de l’industrie coréenne : devenir trainee. Pendant des mois, parfois des années, les agences recrutent de jeunes talents, les forment, suivent leur progression puis sélectionnent ceux qu’elles souhaitent faire débuter. Beaucoup n’atteindront jamais cette dernière étape.

Le « trainee system » est souvent présenté comme une école particulièrement intensive. D’après moi, il s’agit plutôt d’un mécanisme industriel. Plutôt que d’attendre qu’un artiste arrive entièrement formé, les agences investissent très tôt dans des candidats dont elles vont elles-mêmes accompagner le développement.

Tout commence par le recrutement. Auditions, candidatures en ligne, concours et scouting permettent aux agences d’entretenir un flux permanent de nouveaux candidats. Ces méthodes ne datent pas d’aujourd’hui. Dans Factory Girls, son enquête publiée en 2012 dans The New Yorker, John Seabrook décrit déjà SM Entertainment recrutant des adolescents par auditions mais aussi grâce à des scouts. Jessica de Girls’ Generation raconte avoir été approchée dans un centre commercial de Séoul, tandis que Tiffany avait été repérée lors d’un concours en Californie à 15 ans. Aujourd’hui, le recrutement est beaucoup plus international, mais la logique reste la même. Les agences ne cherchent pas nécessairement quelqu’un capable de monter sur scène demain. Elles cherchent un potentiel qu’elles pensent pouvoir développer.

Nous étudierons plus tard comment se déroule précisément une audition et comment attirer l’attention d’une agence. Pour l’instant, intéressons-nous à ce qui se passe une fois la porte franchie.

Une fois recruté, le candidat devient « trainee ». Chant, danse, rap, performance, langues étrangères ou préparation médiatique vont désormais rythmer ses journées. Ce développement peut prendre des années et Jihyo de TWICE en est un bon cas d’école. JYP commence à la former à 8 ans. Lorsqu’elle débute enfin avec TWICE en 2015, près de dix années se sont écoulées, pendant lesquelles l’agence investit dans une artiste qui ne lui rapporte encore rien.

Chez HYBE, cette logique porte désormais un nom, T&D pour « Training & Development ». Dans ses offres d’emploi, l’entreprise décrit une activité chargée de concevoir des programmes adaptés aux trainees, de suivre leur progression et d’analyser les résultats de leur formation. Le vocabulaire lui-même est révélateur : le développement des futurs artistes est devenu une fonction à part entière de l’entreprise.

Mais trainee ne veut pas dire future idol. Le système ne sert pas uniquement à former, il sert aussi à sélectionner. Chant, danse ou rap font l’objet d’évaluations régulières. Chez YG Entertainment, d’anciens membres du personnel et les membres de BLACKPINK ont notamment décrit l’importance des évaluations mensuelles dans le parcours des trainees. Certains progressent jusqu’au debut. D’autres quittent l’entreprise ou sont écartés. EJAE en fournit un exemple particulièrement parlant. Bien avant de devenir autrice-compositrice et de prêter sa voix chantée à Rumi dans KPop Demon Hunters, elle avait passé près d’une décennie comme trainee chez SM Entertainment. Elle n’a pourtant jamais débuté comme idol.
Ne pas débuter ne signifie d’ailleurs pas nécessairement quitter l’industrie. Certains anciens trainees réinvestissent les compétences et les réseaux acquis pendant leur formation dans d’autres métiers de la musique, de la danse ou de la production. Une autre manière, plus discrète, pour le trainee system d’alimenter l’écosystème de la K-pop.

Formation et sélection se déroulent donc simultanément. Au moment de préparer un nouveau groupe, l’agence dispose ainsi d’un vivier de jeunes artistes qu’elle connaît parfois depuis plusieurs années. Elle les a testé dans toutes les situations possibles, connaît leurs forces, leurs faiblesses, leur progression et la manière dont différents profils fonctionnent ensemble.

La formation de BTS illustre bien cette logique. Bang Si-hyuk raconte avoir d’abord signé RM après avoir entendu une démo alors que celui-ci avait 15 ans. Le projet était initialement davantage orienté vers le hip-hop, avant d’évoluer progressivement. Certains trainees sont partis, d’autres ont été recrutés, jusqu’à la constitution du groupe qui débutera finalement en 2013. Le trainee system lui a donné le temps et la capacité de faire évoluer son projet avant de l’exposer au public.

En contrepartie, tout cela coûte cher. Cours, formateurs, studios, équipes, locaux et dortoirs doivent être financés alors que les trainees ne génèrent encore aucun revenu. À cela s’ajouteront ensuite musique, chorégraphies, clips, styling, marketing et promotion. Une estimation relayée par Soompi en 2016 auprès de professionnels de l’industrie évaluait à environ 2 milliards de wons le coût de préparation et de lancement d’un groupe, période de trainee comprise. Une source travaillant dans une agence résumait la situation de manière assez brutale : même lorsqu’ils ne font « rien d’autre que respirer », les trainees coûteraient environ 30 millions de wons par mois à l’entreprise. Les chiffres varient considérablement selon les agences et les projets, mais ils illustrent l’ampleur du pari. Certains trainees partiront, d’autres seront écartés, certains groupes préparés ne verront jamais le jour et même ceux qui débutent peuvent échouer. Derrière les salles de danse et les évaluations mensuelles se trouve donc aussi un portefeuille d’investissements.

L’industrie a évidemment trouvé des moyens de valoriser une partie de cet investissement avant même le debut. Avec les survival shows par exemple, une partie de cette sélection a fini par sortir des salles d’entraînement. Je pense notamment à mon préféré, Produce 101, dans lequel de nombreuses agences envoient certains de leurs trainees devant les caméras pour être évalués et éliminés sous les yeux du public jusqu’à la formation d’un groupe. La sélection devient alors elle-même un produit : une étape jusque-là coûteuse et invisible génère désormais de l’attention, permet au public de découvrir les artistes et commence à construire leur popularité avant même leur debut.

Le trainee system n’est pas une machine à fabriquer des stars. C’est une machine à sélectionner les paris. Une agence ne peut pas savoir qui deviendra célèbre. Elle peut en revanche passer plusieurs années à repérer, former et évaluer avant de décider sur quels artistes elle est prête à investir davantage. C’est, à mon sens, ce que l’image de « l’usine à K-pop » fait souvent oublier.

Depuis le début des années 2000, ce système a contribué à faire émerger des centaines d’artistes coréens. Mais il soulève une autre question. Avec un tel vivier de talents individuels, pourquoi l’industrie de la K-pop continue-t-elle de privilégier les groupes ?

Série : Comprendre la K-pop
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