Combien vaut réellement la K-pop, alors qu’il n’existe pas de chiffre d’affaires consolidé de la K-pop comme industrie ?
J’écoutais un épisode du podcast How Music Charts lorsque Bernie Cho, directeur de DFSB Kollective, a avancé un chiffre qui m’a interpellé : les revenus de seulement quelques agences de K-pop dépasseraient à eux seuls la valeur de plusieurs marchés asiatiques de musique enregistrée réunis, tous genres confondus. Le contraste était suffisamment frappant pour me donner immédiatement envie de vérifier ce qu’il en était réellement.
La question paraît simple, mais elle pose immédiatement un problème. La K-pop n’est pas une catégorie économique isolée dans les statistiques internationales. L’IFPI mesure les marchés nationaux de musique enregistrée tandis que les agences publient leurs propres comptes ; les concerts, le merchandising ou les plateformes apparaissent encore dans d’autres catégories.
Ma première méthode consiste à regarder quatre des plus grandes entreprises associées à l’industrie : HYBE, SM Entertainment, JYP Entertainment et YG Entertainment. En 2025, leur chiffre d’affaires cumulé atteint environ 5 192 milliards de wons selon leurs résultats financiers, soit environ 3,65 milliards de dollars après conversion. Elles ne représentent évidemment pas toute la K-pop : Starship, Cube, FNC, KQ, RBW, WakeOne, les indépendants, certains distributeurs ou promoteurs restent notamment en dehors du calcul.
Big 4 de la K-pop vs. marchés nationaux (2025)
Chiffre d'affaires consolidé de HYBE, SM, JYP et YG comparé aux revenus de musique enregistrée de quatre marchés nationaux.
Sources : RIAA · Résultats financiers HYBE, SM, JYP et YG · RIAJ · BPI · SNEP
La comparaison est frappante. Le CA cumulé de seulement HYBE, SM, JYP et YG représente environ trois fois les 1,071 milliard d’euros générés par le marché français de la musique enregistrée en 2025 selon le SNEP. Il dépasse même l’ordre de grandeur du marché japonais, que la RIAJ évalue à 398,8 milliards de yens en 2025, alors que le Japon reste l’un des plus importants marchés musicaux au monde. À l’autre extrême, le marché américain de la musique enregistrée atteint 11,5 milliards de dollars en valeur wholesale en 2025 selon la RIAA.
Mais attention : les périmètres ne sont pas équivalents. Le chiffre des quatre entreprises inclut notamment musique enregistrée, concerts, merchandising et plateformes, tandis que les données nationales portent sur la musique enregistrée. La comparaison vise uniquement à donner un ordre de grandeur. Le marché britannique, par exemple, représente 1,57 milliard de livres en 2025 selon la BPI, mais ce chiffre mesure les revenus de musique enregistrée et non toute l’activité économique britannique construite autour des artistes.
Peut-on alors comparer quelque chose de plus proche ?
La solution que je propose consiste à retirer autant que possible les concerts, produits dérivés et plateformes des Big 4 pour ne conserver que leurs ventes d’albums et leurs revenus de streaming. Citigroup estimait en 2023, selon Reuters, à environ 1,3 milliard de dollars les revenus cumulés issus des albums et du streaming de HYBE, SM, JYP et YG dans le monde. On peut alors comparer cet ordre de grandeur aux revenus générés par la musique enregistrée à l’intérieur de plusieurs grands marchés nationaux. La comparaison change cependant de nature : d’un côté, nous observons les revenus mondiaux de quatre entreprises coréennes ; de l’autre, l’ensemble des revenus générés sur le territoire d’un pays.
Comparaison des marchés de la musique enregistrée (2023)
Estimation des revenus albums et streaming des Big 4 comparée à des marchés nationaux de musique enregistrée.
Sources : RIAA · Citigroup/Reuters · RIAJ · BPI · SNEP · Omdia
Cette deuxième comparaison est moins spectaculaire, mais beaucoup plus révélatrice. Le montant estimé des revenus de la musique enregistrée des Big 4 les place dans le même ordre de grandeur que des marchés nationaux entiers comme la France ou la Corée du Sud, tout en restant derrière des géants comme les États-Unis, le Japon ou le Royaume-Uni.
Big 4 = France ? Le raccourci est forcément imparfait, mais il permet de saisir l’échelle atteinte. D’un côté, la France représente toute la musique enregistrée générée sur un marché de près de 70 millions d’habitants. De l’autre, quatre entreprises coréennes et les revenus qu’elles tirent mondialement des albums et du streaming du répertoire K-pop. Cela ne signifie évidemment pas que les Big 4 valent l’industrie musicale française, ni d’ailleurs qu’elles représentent davantage que toute l’industrie musicale coréenne. Les marchés nationaux comptabilisent la musique enregistrée générée sur leur territoire, tandis que HYBE, SM, JYP et YG vendent leurs albums et génèrent des streams partout dans le monde. Une partie de leurs revenus provient donc précisément du Japon, des États-Unis, d’Europe et d’autres marchés internationaux.
C’est peut-être là que se trouve l’indicateur le plus parlant de l’échelle atteinte par la K-pop : quelques entreprises spécialisées dans ce répertoire sont capables de générer mondialement, avec la seule musique enregistrée, des revenus comparables à ceux que toute la musique génère à l’intérieur de certains grands marchés nationaux.
Alors, combien vaut réellement la K-pop ? Il n’existe probablement pas de chiffre unique permettant de répondre proprement à cette question. Additionner les agences, distributeurs, plateformes ou concerts risquerait rapidement de compter plusieurs fois le même argent. À l’inverse, se limiter à la musique enregistrée laisserait de côté une partie essentielle de son modèle économique.
La K-pop n’est pas un marché au même sens que la France, le Japon ou la Corée du Sud. Mais cette analyse montre qu’un répertoire musical exporté par quelques entreprises peut désormais atteindre, à l’échelle mondiale, une puissance économique comparable à celle de toute la musique enregistrée consommée dans certains pays.
La difficulté à mesurer la K-pop dit finalement quelque chose de sa transformation. Née au sein de l’industrie musicale sud-coréenne, son économie ne se limite plus depuis longtemps aux frontières de son pays d’origine.
Amazing
Very instructive and great analysis!