KATSEYE apparaît dans les classements américains, chante principalement en anglais et travaille depuis Los Angeles, mais sa trajectoire ne ressemble pas tout à fait à celle d’un groupe pop américain traditionnel. Ses six membres ont été recrutées à travers le monde, réunies au sein d’un programme de formation intensif, évaluées pendant plusieurs mois puis présentées au public avant même d’avoir constitué une discographie. Le projet assume cette filiation sans pour autant revendiquer l’étiquette K-pop. Dès 2021, HYBE et Universal Music Group annonçaient la création du premier groupe féminin américain construit à partir du système de formation et de développement de la K-pop. La distinction était déjà présente dans cette formulation. Il ne s’agissait pas de déplacer un groupe coréen vers les États-Unis, mais d’utiliser une méthode coréenne pour développer un groupe destiné au marché pop international.
KATSEYE repose sur une alliance entre deux entreprises qui ne contribuent pas de la même manière à son développement. Dans leur annonce initiale, HYBE et Universal répartissaient précisément leurs responsabilités : HYBE devait diriger la recherche des membres, leur formation, leur développement, la production de contenus et les échanges avec les fans. Geffen Records, filiale d’Universal, devait mobiliser son réseau pour superviser la production musicale, le marketing et la distribution mondiale. Cette organisation associe le savoir-faire développé par HYBE autour de la préparation des artistes et de la construction des fandoms à l’implantation commerciale d’une major américaine.

Fancam de Yoonchae dansant « Touch ».
Dans une lettre adressée à ses actionnaires en août 2024, HYBE présente KATSEYE comme son premier groupe américain « localisé » et explique avoir constitué aux États-Unis des équipes consacrées au Training & Development, à l’A&R, au marketing et à la promotion. L’entreprise ajoute que cette infrastructure doit lui permettre de produire d’autres talents locaux. Le terme de localisation prend ici un sens très concret. HYBE ne cherche plus uniquement à faire circuler à l’étranger des artistes développés en Corée, mais à installer ses capacités de formation directement dans les marchés qu’elle souhaite atteindre. KATSEYE devient à la fois un groupe et un premier test grandeur nature pour une organisation appelée à être réutilisée.
Plus de 120 000 candidatures internationales auraient été examinées avant que vingt participantes soient retenues pour le programme qui allait former KATSEYE, selon la Recording Academy. La sélection ne cherchait pas simplement les six meilleures chanteuses ou danseuses prises individuellement. Elle devait faire apparaître une combinaison viable de voix, de compétences scéniques, de personnalités, de présences visuelles et d’origines culturelles. Certaines participantes possédaient une technique déjà avancée, tandis que d’autres étaient retenues pour leur potentiel, leur singularité ou leur capacité à attirer immédiatement l’attention. Le groupe a ainsi précédé son propre répertoire. Avant de trouver les chansons qui définiraient KATSEYE, HYBE et Geffen ont recherché les personnes capables d’habiter ensemble une identité encore en construction.
La formation ne servait pas seulement à corriger des faiblesses avant les débuts, elle constituait une phase de recherche artistique pendant laquelle les équipes observaient ce que chaque participante pouvait apporter au projet. La série documentaire Pop Star Academy: KATSEYE, tournée pendant environ dix-huit mois, montre des journées organisées autour du chant, de la danse, de la condition physique, de la présence face à la caméra et du travail collectif. Les évaluations mesurent les niveaux techniques, mais aussi la rapidité d’apprentissage, la régularité, la résistance à la pression et la capacité à trouver sa place dans un ensemble. L’annonce de 2021 prévoyait également une initiation à la santé mentale, à l’économie de la musique et à la gestion financière. Le développement artistique sert alors à la constitution même de l’artiste, depuis l’apprentissage de la scène jusqu’à la compréhension de l’environnement professionnel dans lequel elle devra évoluer.
Une partie de ce travail a été rendue publique avant la sortie du premier single. À travers The Debut: Dream Academy, diffusé sur YouTube et Weverse, les participantes ont été introduites au moyen de performances, de missions et d’éliminations. Les votes du public participaient à la sélection sans remplacer entièrement les décisions des professionnels. Cette organisation a permis à HYBE et Geffen de commencer à mesurer les réactions, les attachements et les préférences du public alors que le groupe n’existait pas encore dans sa forme définitive. Les futures membres accumulaient déjà des commentaires, des montages vidéo, des soutiens nationaux et des communautés de fans. La plateforme Weverse donnait à ces échanges un espace contrôlé par l’écosystème de HYBE. Lorsque KATSEYE a officiellement été formé, le groupe ne partait donc pas de zéro. Une partie du public connaissait déjà les membres, leurs forces, leurs difficultés et les relations qu’elles avaient construites pendant la sélection.
Pop Star Academy montre l’envers de la médaille de cette méthode « K-pop » : la fatigue, les blessures, les écarts de niveau, les éliminations et les tensions provoquées par une compétition qui engage des adolescentes et de jeunes adultes. Certaines participantes découvrent tardivement que leur formation sera transformée en programme de sélection public, alors qu’elles avaient commencé à travailler comme membres potentielles d’un même groupe. Les moments de vulnérabilité deviennent ensuite des éléments du récit proposé aux spectateurs. Dans Time, la réalisatrice Nadia Hallgren, qui a dirigé la production de Pop Star Academy: KATSEYE pour Netflix raconte avoir elle-même dû suivre les changements imprévisibles décidés pendant le programme. La proximité avec les artistes nourrit l’attachement du public tout en transformant leur apprentissage, leurs erreurs et parfois leur détresse en contenus capables de faire circuler le projet.

Photo promotionnelle pour Pop Star Academy: KATSEYE
La musique de KATSEYE obéit moins directement aux codes associés à la K-pop. « Touch » s’appuie sur une pop légère, une durée courte et une chorégraphie facilement reconnaissable. « Gnarly » adopte une production hyperpop volontairement abrasive, tandis que « Gabriela » emprunte à une pop aux couleurs latines. Cette variété rend difficile l’identification d’un son KATSEYE stable, mais elle correspond à un groupe dont l’unité repose davantage sur les membres, la performance et la direction visuelle que sur un genre précis. Geffen peut mobiliser les producteurs, auteurs et circuits de promotion du marché américain sans renoncer au travail collectif conduit par HYBE. Le modèle coréen n’est donc pas exporté sous la forme d’une recette musicale. Il encadre la préparation et la présentation du groupe, puis laisse son répertoire évoluer au contact du marché visé.
La réception de « Gnarly » montre comment cette organisation peut prolonger le développement d’un morceau après sa sortie. Le titre a d’abord provoqué des réactions négatives, y compris parmi les fans, en raison de sa production chaotique et de paroles jugées déroutantes. Sa première performance publique a déplacé l’attention vers la chorégraphie, l’engagement physique des membres et la manière dont le titre fonctionnait sur scène. Les directeurs de performance Grant Gilmore et Sohey Sugihara ont expliqué comment leur travail cherchait à donner à chaque membre un caractère reconnaissable sans briser l’unité du groupe. Les vidéos de la performance ont accumulé plusieurs millions de vues et « Gnarly » est devenu la première chanson de KATSEYE à entrer dans le Billboard Hot 100. Cette succession ne suffit pas à attribuer le classement à la seule chorégraphie, mais elle montre qu’une sortie n’est pas considérée comme achevée au moment de sa mise en ligne. La chanson, la performance, les réactions du public et les contenus produits autour d’elle appartiennent à une même séquence de développement.
La dimension internationale du projet ne repose pas uniquement sur l’addition de plusieurs nationalités. Sophia est née aux Philippines, Daniela est américaine avec des origines vénézuéliennes et cubaines, Megan a grandi à Hawaï dans une famille sino-singapourienne, Manon est suisse et ghanéenne, Lara est indo-américaine et Yoonchae est sud-coréenne. Ces trajectoires donnent au groupe plusieurs points d’entrée culturels et permettent à différents publics de se reconnaître dans une membre. Elles ne suffiraient cependant pas à produire une identité commune. La direction créative menée par Humberto Leon travaille les silhouettes, les couleurs et les références visuelles afin que les personnalités restent différenciées tout en appartenant au même ensemble. Leon explique pour Vogue qu’il utilise la mode comme un langage pour repousser les frontières du groupe.

Photocards & Albums « façon K-pop » pour le premier EP de KATSEYE.
Les résultats obtenus donnent à cette organisation une validation commerciale et insinue que la une formule est bien reproductible. « Gnarly » a offert au groupe sa première entrée dans le Billboard Hot 100, tandis que l’EP Beautiful Chaos a débuté à la quatrième place du Billboard 200. KATSEYE a ensuite reçu deux nominations aux Grammy Awards 2026, dans les catégories du meilleur nouvel artiste et de la meilleure performance pop d’un duo ou groupe pour « Gabriela », selon la Recording Academy. Cette implantation rapide succède à plusieurs années de recrutement, de formation et de préparation, auxquelles se sont ajoutés le documentaire Netflix, les contenus sociaux, la promotion de Geffen, la direction visuelle, les performances scéniques et les partenariats de marque. Le succès ne peut pas être isolé de cet investissement, la méthode augmente significativement les occasions de rencontrer le public et de corriger la trajectoire du groupe.
KATSEYE constitue finalement moins une américanisation de la K-pop que l’installation aux États-Unis d’une nouvelle organisation du développement artistique. Le recrutement mondial, la formation prolongée, la complémentarité planifiée des membres, la place de la performance, la production régulière de contenus et la relation directe avec les fans reprennent des principes mis en avant par HYBE. Le répertoire anglophone, les producteurs, les médias, les collaborations créatives, le marketing et l’accès aux circuits mondiaux reposent davantage sur l’environnement de Geffen et d’Universal. KATSEYE n’exporte donc pas la K-pop comme un genre qu’il suffirait de reproduire loin de Séoul. Le groupe transpose sa méthode dans l’industrie pop américaine, en associant un label intégré à des partenaires déjà implantés sur le territoire. Le véritable produit de l’alliance HYBE x Geffen n’est peut-être pas seulement KATSEYE, mais l’infrastructure capable de recommencer ?